Pendant quelques années, avant la venue des interfaces conviviales,
il fallait absolument écrire des lignes de codes pour avoir accès à de l’information et pour la déplacer. Il fallait donc posséder, voire même maîtriser, une syntaxe, habituellement hermétique, pour être capable de traiter l’information. C’était l’ère des astérisques et des barres obliques inversées.
La venue de la souris, puis du trackpad ont modifié la relation de l’usager avec les contenus à manipuler. Ces périphériques permettaient l’accès à un univers d’icônes mobiles et l’utilisation de liens en hypertexte. Ils nous ont obligés à redéfinir nos perceptions de ce qui se passe à l’écran. Ainsi, une action horizontale (le mouvement d’une souris sur une surface plane) engendrait une action verticale (le déplacement d’objets à l’écran).
Mais, qu’est-ce qui arrive quand on supprime claviers, codes et souris? Comment cela modifie-t-il notre relation au traitement de l’information?
Depuis un an, j’utilise une tablette numérique. Au début, je dois l’avouer, je me disais que je ne voyais pas ce que cet appareil pouvait m’apporter de plus que mon ordinateur portable. En fait, j’appréhendais que cet outil m’apporte moins en terme de productivité.
Je me suis donné le temps de le découvrir et de l’apprécier. En cours de route, j’ai réalisé que mon problème résidait dans le fait que je voulais à tout prix comparer des pommes et des oranges. Une tablette ne remplacera jamais, du moins dans mon cas, je le crois, un ordinateur. Ce sont deux technologies qui ont des potentiels très différents.
Ergonomie et manipulation intuitive
Entrer du code manuellement en tapant sur un clavier et manipuler les données par l’interposition d’une souris posent, chacun à leur façon, des problèmes de mémorisation et de représentation ainsi qu’un certain degré d’inconfort kinésique pour plusieurs. Le problème, c’est qu’il y a une couche «conceptuelle et artificielle» (icônes et repères visuels) et aussi une couche matérielle (clavier et souris) entre l’usager et l’objet d’information à atteindre pour traiter l’information et, en bout de ligne, acquérir des connaissances.
Il y a quelques années, Bonnier, un groupe de recherche et développement suédois, a entrepris une étude, commandée par la maison d’édition Berg, pour observer ce qui se passe quand on lit à l’écran. sLeur mandat consistait à pour proposer des solutions qui définiraient les conditions optimales pour lire un magazine avec une tablette numérique. Vous pouvez prendre connaissance de l’entrevue (en anglais) avec Jack Schulze à ce sujet dans le clip vidéo suivant (trouvé sur le site Vimeo).
Mag+ from Bonnier on Vimeo.
Kinésique
Le balayage des yeux
Nous avons appris à lire de façon séquentielle et linéaire en Occident, soit de gauche à droite, une page après une autre et, dans le cas de livres, si nous sommes captivés par le contenu, de la première à la quatrième de couverture.
Même la génération actuelle apprend à lire ainsi. Le sens de la lecture étant guidé par une table des matières et l’horizontalité des contenus, pouvons-nous encore nous contenter de cette façon d’apprendre lorsque les technologies sont utilisées pour lire?
Le clic de la souris
La réalité est devenue tout autre avec l’arrivée de l’hypertexte qui permet de parcourir des couloirs textuels. Ces derniers sont interreliés par des portes virtuelles qui mènent dans des directions plus ou moins prévisibles : autres sites, fenêtres surgissantes, etc. Ces déplacements non horizontaux font prendre au lecteur des directions parfois surprenantes, qui lui permettent de passer du monde de l’image au monde des mots simplement en appuyant sur la souris. L’hypertexte a forcé le lecteur à transformer sa façon de lire : le simple corridor est devenu un labyrinthe complexe. Il est intéressant de noter que, dans cet univers, le lecteur érudit classique est souvent pris au dépourvu et se transforme parfois en illettré plus ou moins fonctionnel. Son oeil ne sait plus où regarder : il est pris d’une sorte de vertige virtuel. Il faudra donc redéfinir les stratégies de repérage et les adapter à la lecture en hypertexte.
Laissez marcher vos doigts1
Le balayage des doigts, la navigation avec les pouces et l’index : voilà autant d’actions rendues possibles avec un écran muni d’une surface multitactile. L’utilisateur est dorénavant confronté à un labyrinthe en trois dimensions dans lequel il peut effectuer des déplacements vers le haut et vers le bas, aller vers la gauche ou vers la droite et même accéder à des espaces «enfouis» qui réagissent à un écart des doigts. Ce sont là autant d’actions qui permettent de manipuler l’espace virtuel pour accéder au texte afin de sortir de la linéarité pour accéder à la tabularité.
La venue de la tablette numérique amène l’utilisateur vers un autre niveau de complexité qui va au delà du balayage des yeux et de la pression sur le bouton d’une souris. Les déplacements de l’utilisateur sont non seulement régis par les hyperliens sélectionnés mais aussi par la page tout entière qui est ici mobile et articulée, cette fois, directement par le contact des doigts. Là où l’hyperlien permet d’ouvrir, la surface tactile permet de ranger-tasser-déplacer-accéder-réagir. Ceci est très facile à illustrer avec l’APP2< proposée par Twitter pour deux des tablettes fonctionnant avec des systèmes d’exploitation différents. Dans le premier cas, l’application met à profit tout le potentiel d’une surface tactile; dans le deuxième cas, l’APP offre un format qui est très près de celui d’un site Web conventionnel.
Voici un exemple du potentiel d’un écran muni d’une surface multitactile :


Pincer et écarter les doigts pour non seulement zoomer mais aussi ouvrir des espaces “repliés”.aaaaa


Appuyer avec les doigts pour avoir accès à de l’information plus détaillée….

aaaaa
Accéder au contenu complet en sélectionnant un bouton hyperlien (le bouton bleu) permet de se déplacer de l’APP vers un fureteur qui donne accès au contenu détaillé disponible sur un site. Quand la lecture est terminée, il est possible de ranger le tout en poussant l’information de la gauche vers la droite afin de la faire disparaître de l’écran.
On remarquera aussi que, dans l’exemple donné ci-haut, l’espace de lecture est étroit et est davantage approprié au champ de vision du lecteur.
Voici maintenant un contre-exemple :
aIci le nombre d’action est limité, beaucoup plus près de l’espace accessible sur un écran conventionnel d’ordinateur. Le potentiel de la surface tactile multipoint de la tablette n’est aucunement mis à profit. Le texte déborde et s’étend en dehors du champ de vision.
Voilà une façon peu inspirante et pas du tout ergonomique pour utiliser efficacement ce genre d’écran.
La tablette numérique nous entraîne vers une nouvelle façon de lire. Elle nous forcera donc à redéfinir notre façon d’enseigner certaines stratégies de lecture. Le lecteur, confiné depuis toujours dans un espace stationnaire, est maintenant capable de se déplacer dans le texte. Il peut faire non seulement des bonds hypertextuels, mais aussi des bonds kinétiques, vers des sources multiples d’information qui pourront varier d’un lecteur à un autre, en fonction de l’intérêt et de la curiosité de chacun.
Ceci va certainement nous obliger à redéfinir en quoi consiste la compréhension en lecture.
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1
Une allusion à un campagne publicitaire des Pages jaunes des années 70 qui a connu un assez grand succès
2 Diminutif du mot Application consacré aux tablettes et aux appareils mobiles